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Tribunes

La CENCO, « réfractaire » au changement ? Les limites d’une analogie historique avancée par le Professeur Tshibangu Kalala

Lors de sa récente intervention dans l’émission du journaliste Ambroise Mamba Ntambwe sur Congoweb, le professeur Tshibangu Kalala a qualifié la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) de structure « réfractaire au changement ». Cette critique s’inscrit dans le contexte des débats autour d’un éventuel changement de la Constitution de la République démocratique du Congo, projet soutenu par le pouvoir en place mais accueilli avec réserve, voire avec opposition, par l’épiscopat catholique.

Pour étayer sa thèse, le professeur Tshibangu Kalala mobilise une analogie historique fondée sur le Risorgimento italien et l’attitude des États pontificaux face aux mutations politiques du XIXᵉ siècle. Si cette comparaison présente un intérêt heuristique certain, elle soulève néanmoins plusieurs interrogations quant à sa pertinence historique, sa portée explicative et sa transposition au contexte congolais.

La présente réflexion se propose de soumettre cette analyse à un examen critique afin d’en mettre en évidence les limites, les éventuelles contradictions ainsi que les enjeux sous-jacents.

1. Déconstruction critique de l’analogie historique italienne

Dans son argumentation, le professeur Tshibangu Kalala évoque l’attitude de la papauté, notamment sous le pontificat de Pie IX, lors du Risorgimento italien afin de démontrer le caractère conservateur de l’institution catholique. Si les faits historiques sont exacts — la papauté s’étant initialement opposée à la perte de ses États temporels avant les Accords du Latran de 1929 — leur transposition au contexte congolais contemporain présente plusieurs biais historiques et conceptuels.

Le glissement sémantique de la notion de « changement » L’erreur fondamentale de cette analogie réside dans l’ambiguïté du concept de « changement ».

Au XIXᵉ siècle, en Italie, le changement auquel s’opposait l’Église concernait l’émergence de l’État-nation moderne et la sécularisation des institutions, perçues comme une menace pour l’indépendance spirituelle du Saint-Siège.

En République démocratique du Congo, le changement actuellement débattu concerne une éventuelle modification des règles constitutionnelles, souvent perçue comme pouvant servir des stratégies de conservation du pouvoir.

Ainsi, la position de la CENCO ne traduit pas une opposition au progrès ou à l’évolution de la société, mais la volonté de préserver la stabilité institutionnelle et le respect des principes démocratiques. Assimiler cette posture au conservatisme de la papauté du XIXᵉ siècle constitue donc un contresens historique : en Italie, l’Église défendait un ordre théocratique ancien ; en RDC, elle défend un ordre constitutionnel républicain.

2. L’Église catholique face aux mutations politiques

L’histoire contemporaine de l’Église catholique démontre une profonde capacité d’adaptation aux évolutions politiques.
Le tournant majeur intervient avec le Concile Vatican II (1962-1965), notamment à travers Gaudium et Spes et Dignitatis Humanae, qui redéfinissent les rapports entre l’Église et l’État moderne.

Ces textes consacrent notamment :
la reconnaissance de l’autonomie du pouvoir politique ; la promotion des droits humains et de la démocratie ; le rôle de l’Église comme défenseure de la dignité humaine face aux dérives autoritaires.

La Doctrine sociale de l’Église considère désormais le constitutionnalisme comme un instrument destiné à limiter l’arbitraire du pouvoir. Dans cette perspective, l’action de la CENCO s’inscrit dans une logique de protection de l’État de droit plutôt que dans une posture de refus du changement.

3. Neutralité scientifique et ancrage socioculturel

L’analyse soulève également une interrogation relative à la sociologie de la connaissance.

Le fait que le professeur Tshibangu Kalala et le président Félix Tshisekedi soient issus du même espace socioculturel kasaïen conduit certains observateurs à s’interroger sur l’existence d’éventuels biais d’interprétation.
En sciences sociales, l’objectivité exige une rupture avec les appartenances personnelles afin d’éviter que l’analyse scientifique ne devienne un instrument de légitimation politique.

Lorsqu’un intellectuel mobilise des références historiques pour fragiliser la position critique d’une institution faisant face au pouvoir politique, il s’expose naturellement au débat sur la neutralité de son raisonnement.

4. La CENCO : inertie ou contre-pouvoir démocratique ?

L’histoire politique de la RDC montre que la CENCO a régulièrement joué un rôle de médiateur lors des grandes crises nationales.

Parmi les principaux épisodes figurent :
la participation du futur cardinal Joseph-Albert Malula à l’élaboration du Manifeste de la Conscience africaine en 1956 ;
la Déclaration de l’Épiscopat du Congo belge et du Ruanda-Urundi la même année ;
la présidence de la Conférence nationale souveraine par Laurent Monsengwo Pasinya en 1991-1992 ; la médiation ayant conduit à l’Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 ; le déploiement de la plus importante mission d’observation électorale citoyenne lors des élections générales de 2018.

À travers ces différentes initiatives, la CENCO s’est affirmée comme un acteur de médiation, de dialogue et de défense de l’État de droit.

Dans un contexte où plusieurs institutions publiques sont régulièrement confrontées à des critiques concernant leur indépendance, l’Église catholique mobilise son réseau national et son capital de confiance pour exercer une fonction de contre-pouvoir citoyen.

Sa prudence face à une éventuelle révision constitutionnelle s’explique principalement par la volonté de préserver les équilibres institutionnels issus des différents processus de paix et de transition démocratique.

Conclusion

La critique formulée par le professeur Tshibangu Kalala repose sur une analogie historique dont la transposition au contexte congolais apparaît discutable.

L’évolution doctrinale de l’Église catholique depuis Vatican II montre qu’elle ne s’oppose plus au changement démocratique en tant que tel, mais qu’elle défend le respect des principes de l’État de droit, de la paix sociale et de la stabilité institutionnelle.

Dans cette perspective, la position actuelle de la CENCO relève davantage d’une lecture de la Doctrine sociale de l’Église que d’une posture conservatrice comparable à celle des États pontificaux du XIXᵉ siècle.
Une analyse scientifique rigoureuse impose ainsi de distinguer la défense de l’ordre constitutionnel républicain d’un prétendu refus historique du changement.

Patrice Nyamba Lofungola
Chercheur en économie publique et analyste politique.

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