Devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, Bintou Keita, Représentante spéciale du Secrétaire général et Cheffe de la MONUSCO, a dressé un tableau à la fois encourageant et inquiétant de la situation en République démocratique du Congo (RDC).
Tout en saluant les avancées diplomatiques enregistrées ces derniers mois, elle a alerté sur l’écart croissant entre les engagements pris sur le papier et la réalité dramatique vécue par les populations sur le terrain.
Des progrès diplomatiques encourageants mais fragiles
Selon Mme Keita, plusieurs jalons importants ont été posés depuis la signature de l’Accord de Washington le 27 juin. Les pourparlers de Doha ont repris, aboutissant en juillet à une déclaration de principe entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23. Par ailleurs, l’implication d’acteurs clés comme les États-Unis, le Qatar, l’Union africaine, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et la Communauté d’Afrique de l’Est démontre une volonté régionale et internationale de trouver une issue pacifique.
Elle a également souligné l’importance d’avoir associé des femmes, des leaders communautaires et des représentants de la société civile aux discussions, gage d’une paix plus inclusive.
Des violences persistantes qui minent la confiance
Malgré ces efforts, le terrain raconte une autre histoire. Depuis juin, 1 087 civils ont été tués dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Le M23, loin de respecter les appels du Conseil de sécurité à un cessez-le-feu, poursuit une logique d’expansion territoriale. Plus de 7 000 nouvelles recrues auraient été formées en l’espace de sept mois. Dans des zones comme Rutshuru, juillet a été le mois le plus meurtrier depuis le retour du groupe en 2021.
Les structures officielles de l’État sont remplacées par une administration parallèle, fragilisant encore davantage les institutions. Des milliers de civils sollicitent désormais la protection de la MONUSCO dans les zones contrôlées par l’AFC/M23.
Bintou Keita a également salué les initiatives de dialogue interne portées par les confessions religieuses et soutenues par le président Félix Tshisekedi. Une feuille de route adoptée en août vise à renforcer la cohésion sociale et à préparer un climat apaisé pour les élections de 2028.
Elle a exhorté les acteurs politiques à condamner les discours de haine et à choisir le dialogue plutôt que la division. Elle a également appelé la population à rejeter la désinformation et la mésinformation qui alimentent les tensions.
Au-delà du M23, d’autres groupes armés continuent de semer la terreur. Les ADF, affiliés à l’État islamique, ont exécuté plus de 300 civils au Nord-Kivu et en Ituri en seulement trois mois, ciblant des lieux de culte, des funérailles et des rassemblements.
En Ituri, les affrontements entre la CRP et les FARDC ainsi que les attaques de la CODECO aggravent une situation déjà dramatique. Dans la nuit de dimanche à lundi, la base MONUSCO de Gina a dû abriter 3 500 personnes fuyant les violences. Au Sud-Kivu, malgré le retrait du mandat opérationnel de la mission en 2024, les exactions des groupes armés et les violations des droits de l’homme persistent.
Droits humains et violations massives
La cheffe de la MONUSCO a dénoncé les violences sexuelles liées au conflit, rappelant que beaucoup de cas restent non signalés. Les restrictions imposées par le M23 aux déplacements entravent la capacité d’enquête de la mission. Elle a plaidé pour le déploiement urgent d’une commission d’enquête indépendante afin de documenter ces abus et d’exiger des comptes.
Le contexte sécuritaire complique également les opérations de la MONUSCO. Le blocus de l’aéroport de Goma, les coupures d’électricité et d’eau dans les bases, ainsi que les retards dans les rotations des troupes limitent gravement la capacité de la mission à protéger efficacement les civils.
Malgré les obstacles, la MONUSCO continue de remplir son mandat. Des milliers de civils ont trouvé refuge dans ses bases lors d’attaques. Des patrouilles conjointes avec les FARDC sécurisent certaines routes stratégiques.
La mission soutient aussi la réintégration des ex-combattants : plus de 300 anciens miliciens et 600 membres de communautés locales bénéficient de programmes de réinsertion. Elle facilite également la médiation entre communautés, comme en Ituri où des femmes leaders ont rapproché Hema et Lendu autour de l’accès aux pâturages et aux marchés.
Mme Keita a salué l’adoption en juillet de la loi sur la programmation de la police, un plan de 2,55 milliards de dollars pour professionnaliser les forces congolaises d’ici 2030. La MONUSCO a aussi accompagné des tribunaux mobiles : 20 soldats des FARDC ont été condamnés pour violences sexuelles, marquant un pas vers la fin de l’impunité.
Au-delà de la guerre, la RDC fait face à une crise humanitaire majeure. Seule 15,2 % des fonds requis pour le plan de réponse humanitaire ont été mobilisés, contre 41 % l’an dernier. Plus de 27,7 millions de Congolais souffrent d’insécurité alimentaire, dont 5,7 millions dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu.
Avec l’émergence d’une nouvelle épidémie d’Ebola dans le Kasaï, la situation devient critique. L’écart entre besoins humanitaires et moyens disponibles se creuse dangereusement, entraînant la suspension ou la réduction des aides.
L’appel pressant de Bintou Keita
En conclusion, la cheffe de la MONUSCO a rappelé que “la paix en RDC reste encore une promesse”. Pour elle, combler l’écart entre résolutions adoptées et réalités vécues est une urgence vitale. Sans actions concrètes et un soutien international renforcé, ce sont des millions de civils qui continueront de payer le prix du conflit.
“Les résolutions n’auront de valeur que si elles sont suivies d’actes. C’est le seul moyen de protéger des vies et de donner une chance réelle à la paix en République démocratique du Congo”, a-t-elle insisté.

