En République démocratique du Congo, les antivaleurs ont cessé d’être perçues comme des dérives pour devenir, au fil du temps, des normes sociales. C’est le diagnostic sévère posé par le professeur Paul-René Lohata Tambwe Okitokosa, directeur de la SSCPLCA, qui dénonce une société progressivement installée dans l’acceptation de l’illégal, de l’injuste et du médiocre.
Pour l’universitaire, le malaise est profond et structurel. « L’homme congolais est un homme anormal. Il souffre d’un déficit anthropologique immense », affirme-t-il, estimant que ce trouble collectif affecte aussi bien les gouvernants que les citoyens ordinaires. Selon lui, la situation est telle qu’« une consultation collective par des spécialistes étrangers serait nécessaire », les experts locaux n’étant pas épargnés par les mêmes dysfonctionnements.
Le professeur Lohata fustige une société où la prédation des ressources publiques ne choque plus. « Il n’y a qu’au Congo où quelqu’un peut dépouiller l’État, devenir plus riche que lui et dormir paisiblement, moralement et judiciairement tranquille, pendant que la société l’applaudit et le flatte », déplore-t-il. Cette complaisance collective, ajoute-t-il, a favorisé l’élévation sociale de pratiques autrefois condamnées.
Cette normalisation touche également le quotidien des Congolais. Insalubrité, embouteillages chroniques, inondations après la pluie, routes impraticables, pénurie d’eau potable et d’électricité, chômage massif, salaires dérisoires, insécurité persistante ou encore accès conditionné aux soins de santé : « Tout cela paraît normal et on vit avec », regrette-t-il, dénonçant une société résignée.
Sur le plan juridique, Paul-René Lohata illustre cette dérive par des exemples concrets. « En ville, alors que la loi exige trois mois de garantie locative, la pratique impose six, huit, voire dix mois, sans que personne ne s’en émeuve », explique-t-il. Il cite également le non-respect de l’âge légal de la retraite, fixé à 65 ans mais inopérant pour plus de 80 % des agents de l’État, ainsi que la conduite sans permis, le commerce sans documents légaux ou l’appropriation du domaine public.
À cela s’ajoute, selon lui, une culture de l’illusion et de l’argent facile. « Il n’y a qu’en RDC où l’on croit pouvoir réussir sans travailler, convaincu que la prière seule mènera au mariage, au voyage à l’étranger et à la réussite sociale », observe-t-il, soulignant la marginalisation du travail productif.
Pour le professeur Lohata, ces pratiques rendent illusoire toute ambition de développement. « Dans ces conditions, le développement, ce n’est pas pour aujourd’hui », tranche-t-il, tout en précisant que si la responsabilité est collective, elle est plus lourde chez les gestionnaires de l’État.
Face à ce qu’il qualifie de « déficit anthropologique holistique, profond et contagieux », il appelle à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, capable de rompre avec la normalisation des antivaleurs et de reconstruire le pays sur des bases éthiques solides.

