Dans une mise au point, le Professeur Giscard Loando Bakombo prend la plume pour recadrer Thomas Luhaka Losendjola, dont la lettre ouverte adressée à la Ministre d’État Thérèse Wagner critique l’Accord de paix de Washington. Ce philosophe souligne les confusions et les imprécisions qui, selon lui, desservent une lecture juste de cet Accord. Par son argumentaire, Giscard Loando invite à dépasser la polémique pour replacer le débat dans la logique diplomatique, la cohérence stratégique et l’exigence d’une mise en œuvre réaliste de la Résolution 2773. Ci-dessous, sa mise au point.
QUELQUES CONFUSIONS FONDAMENTALES ENTRETENUES PAR MONSIEUR THOMAS LUHAKA DANS SA LETTRE OUVERTE ADRESSÉE A MADAME LA MINISTRE D’ÉTAT, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES DE LA RD.CONGO
Tout en reconnaissant que sa lettre ouverte soulève des préoccupations légitimes; l’on constate avec regret qu’elle contient mais certaines confusions d’ interprétations de l’Accord de paix de Washington et des documents connexes semblent. C’est dans le souci d’apporter les nuances cruciales à ces affirmations que je me permets d’examiner ces points de confusion à la lumière des extraits qu’il fournit lui-même dans sa lettre.
1. Confusion n°1 : La Résolution 2773 vs. l’Accord de Paix : complémentarité ou annulation ?
Monsieur Thomas Luhaka présente l’Accord de Washington comme un « bradage pur et simple » de la Résolution 2773, arguant qu’il annule les avantages de cette dernière.
Affirmation de Luhaka : La Résolution 2773 exige le retrait « immédiat et sans conditions préalables » des RDF. L’Accord de Washington se contente de dire « faire progresser la mise en œuvre de la résolution 2773 » et conditionne le retrait des RDF à la neutralisation des FDLR. Selon lui, cela annule la résolution.
Analyse de la confusion : Il y a une confusion entre un mandat (la résolution) et une feuille de route de mise en œuvre (l’accord). Une résolution du Conseil de Sécurité établit des principes et des exigences, mais elle ne détaille pas toujours les modalités pratiques. Un accord bilatéral, tel que celui de Washington, a justement pour objectif de définir comment ces principes seront concrétisés sur le terrain.
L’expression « faire progresser la mise en œuvre » n’implique pas une annulation. Au contraire, elle signifie que les parties s’engagent à agir concrètement pour y parvenir. Le fait d’intégrer le Plan harmonisé de Luanda, qui détaille les phases de désengagement et de neutralisation sur 90 jours, peut être vu comme une méthode structurée pour atteindre l’objectif de la résolution, plutôt qu’un contournement. Si l’accord établissait un retrait infini ou inexistant, la confusion de monsieur Thomas Luhaka serait justifiée. Mais le fait qu’il y ait un calendrier (90 jours) suggère une volonté de progression. L’immédiateté d’une résolution peut parfois être interprétée comme la nécessité d’un plan d’action rapide, et non une exécution en un claquement de doigts, surtout dans un contexte sécuritaire aussi complexe.
2. Confusion n°2 : La « Conditionnalité » du Retrait : Une Négociation Nécessaire ?
Monsieur Thomas Luhaka s’inquiète que le retrait de l’armée rwandaise soit conditionné à la neutralisation des FDLR, un groupe qu’il qualifie de « nébuleuse » dont la neutralisation prendra beaucoup de temps.
* Affirmation de monsieur Thomas Luhaka : Le Plan harmonisé de Luanda (intégré à l’Accord) lie explicitement le désengagement des RDF à la neutralisation des FDLR par les FARDC sur 90 jours. Il craint que cela ne prolonge indéfiniment la présence rwandaise.
* Analyse de la confusion : La confusion réside ici dans la perception d’une « conditionnalité » comme un obstacle unilatéral, plutôt que comme le résultat d’une négociation visant à adresser les préoccupations des deux parties.
Le Rwanda a toujours mis en avant la menace des FDLR comme motif de ses incursions. Exiger le retrait inconditionnel des RDF sans adresser simultanément la question des FDLR risquerait de laisser une porte ouverte à de futures tensions ou de ne pas apporter de solution durable aux préoccupations sécuritaires du Rwanda.
L’Accord, en liant les deux processus dans un plan de 90 jours, tente de créer une approche équilibrée et simultanée. Il ne s’agit pas d’une conditionnalité à sens unique où le Rwanda attend que la RDC fasse tout le travail avant de bouger. Le texte du Plan de Luanda tel que cité par Luhaka (« Les FARDC doivent neutraliser les FDLR tandis que les RDF […] doit désengager […] en 4 phases ») suggère une action parallèle et coordonnée, avec un délai défini. La difficulté de neutraliser les FDLR est une réalité opérationnelle, mais l’Accord tente d’y répondre avec un calendrier, ce qui est une avancée par rapport à une absence totale de feuille de route.
3. Confusion n°3 : La « Légitimation » de la Thèse Rwandaise : Un Engagement pour la Confiance ?
Monsieur Thomas Luhaka interprète la clause « La fin irréversible et vérifiable du soutien de l’Etat aux FDLR et aux groupes armés associés » comme une légitimation de la thèse rwandaise selon laquelle la RDC aurait soutenu ces groupes.
Affirmation de Luhaka : Cette clause implique que la RDC avoue publiquement un soutien passé aux FDLR, validant la thèse rwandaise que le gouvernement congolais a toujours niée.
Analyse de la confusion : C’est une interprétation juridique stricte qui ignore la dimension diplomatique et de construction de confiance. Dans des négociations de paix, il est courant que les parties s’engagent sur des principes qui peuvent sembler reconnaître une situation passée, même si elles l’ont niée. L’objectif n’est pas nécessairement une admission de culpabilité passée, mais plutôt une garantie formelle et vérifiable pour l’avenir.
En s’engageant à la « fin irréversible et vérifiable du soutien », la RDC envoie un signal fort au Rwanda (et à la communauté internationale) qu’elle prend la menace des FDLR au sérieux et qu’elle ne permettra pas que son territoire soit utilisé comme base arrière pour déstabiliser le Rwanda. C’est un gage de bonne foi pour établir la confiance nécessaire à une paix durable, plutôt qu’une « légitimation » d’une accusation passée. Cet engagement est souvent une condition pour que l’autre partie accepte de prendre des mesures significatives de son côté.
4. Confusion n°4 : L’Engagement Américain : Absence d’Obligation Légale vs. Rôle de Garanti Moral/Politique
Monsieur Thomas Luhaka s’inquiète que la clause « Le présent Accord ne crée aucune obligation pour les Etats non Parties siégeant au Comité de surveillance conjointe » signifie que les États-Unis n’ont aucune obligation, même morale, en tant que parrains.
Affirmation de Luhaka : Les États-Unis n’ont aucune obligation dans cet Accord, même pas morale, en tant que parrains.
Analyse de la confusion : Il y a une confusion entre l’obligation légale directe et l’engagement politique ou moral. La clause citée par Luhaka est une formulation juridique standard. Elle signifie que les États-Unis ne sont pas une partie contractante de l’accord bilatéral RDC-Rwanda et ne sont donc pas légalement tenus de se conformer à ses dispositions ou d’appliquer des sanctions en cas de non-respect.
Cependant, leur rôle de « parrains » et de membres du Comité de surveillance conjointe implique un engagement politique et diplomatique fort. Les États-Unis n’auraient pas investi de capital politique pour faciliter et superviser cet accord s’ils n’avaient aucune intention d’en assurer le suivi. Leur présence confère une légitimité et un poids à l’accord, et leur influence sera cruciale pour encourager les parties à respecter leurs engagements. Ne pas avoir d’obligation légale ne signifie pas qu’ils n’auront aucune action en cas de non-respect.
En somme, si les préoccupations de Monsieur Luhaka sont compréhensibles dans un souci de protection des intérêts nationaux, l’analyse des termes de l’Accord (tels qu’il les présente) suggère que la lettre entretient des confusions sur la nature et les objectifs d’un accord de paix complexe, qui cherche à réconcilier des positions divergentes par des compromis négociés, plutôt qu’une simple application unilatérale d’une résolution. Un accord est souvent le fruit d’une recherche d’équilibre entre les exigences de toutes les parties.
Je réponds à ces préoccupations et à tant d’autres dans le manuscrit de mon bouquet: » L’aube d’une nouvelle Paix? L’Accord de Washingtone entre RDC et Rwanda. Essai d’herméneutique et d’argumentation ».
Prof. Dr. LOANDO Bakombo Giscard,
Philosophe

